En couverture : huile de Ngô Van, Saïgon en insurrection, 24 septembre 1945
J'ai écrit cet ouvrage à la mémoire d'un certain nombre de révolutionnaires et amis qui avaient participé à la lutte contre l'impérialisme colonial. Les uns étaient des nationalistes luttant pour l'indépendance nationale, tandis que d'autres, plus radicaux, tendaient vers une révolution sociale, englobant l'indépendance et l'émancipation totale des couches exploitées. Ils succombèrent sous la répression impérialiste qui les a massacrés ou envoyés dans les prisons, les bagnes ou les camps, ceci jusqu'en 1945, ou bien par le pouvoir qui portait l'étiquette "communiste" - le pouvoir fondé par Hô chi Minh - et qui les a assassinés de 1945 à 1950.
L'histoire officielle de Hanoi, de la République dite socialiste, a éliminé leurs noms ou dénaturé la vérité lorsqu'elle avait besoin de parler d'eux, car ce sont des révolutionnaires qui critiquaient la bureaucratie dominante. Selon l'anticipation de George Orwell: "Ceux qui sont maîtres du présent, pourquoi ne seraient-ils pas maîtres du passé?"
L'histoire épouse souvent le discours des vainqueurs. Sur le Viet-nam, certains "historiens" français obnubilés par les fumées de la propagande de l'époque ont volé au secours de la victoire. Ce qui m'a obligé à écrire ce livre.
Je ne suis pas un historien, je ne suis qu'un simple témoin qui a participé à la lutte comme un homme du rang, et non un leader. C'est en tant que tel, que j'ai eu l'occasion d'avoir des relations avec des révolutionnaires, d'être à leurs côtés, de les fréquenter, par exemple Ho huu Tuong, Ta thu Thau, Nguyen an Ninh, Phan van Hum, Tran van Thach, Nguyen van Sô, Nguyen van Linh ... C'est pourquoi je parle de leur vie en tant que chroniqueur. De leur vie qui a été tranchée par la répression, non seulement par l'impérialisme colonial, mais également par le pouvoir dit communiste de Ho chi Minh.
La victoire du « petit peuple héroïque » (quelle victoire?) est due à l'insertion de la guerre d'Indochine dans le contexte de guerre froide entre le bloc russo-chinois et les USA. Sans les armes russes et l'aide chinoise en canons et conseillers, Dien bien phu n'était pas concevable ni la « défaite » des Etats-Unis dans un second stade.
Après cette « victoire » les Viets ont-ils fait mentir l'augure de Pierre Herbart : « En ce combat douteux, ils gagnent, c'est-à-dire qu'ils rejettent leurs maîtres étrangers, se choisissent dans leurs propres rangs d'autres maîtres – et changent d'esclavage ? »
Et aussi Ngo Van aux Chroniques rebelles, sur "Radio-Libertaire", Le 18 novembre 1995 :
[...] Je dois avouer que ce livre est un travail au-delà de mes forces. Je l'ai fait comme un homme qui se jette dans l'océan, sans savoir nager. Mais "Fais ce que dois, advienne que pourra". J'ai appris cela dans Une Histoire de conspirateurs annamites à Paris ou la Vérité sur l'Indochine de Phan van Truong, un des Cinq Dragons que vous rencontrez au premier chapitre du livre.
Je me trouvais chez Guy Prévan, l'auteur de la Confession d'Aragon où j'ai rencontré Raoul (Claude Bernard) qui était un grand ami des coolies et des tirailleurs annamites, importés en France en 1940, pour travailler dans les usines d'armements et de munitions, et aussi être envoyés au front comme en 1914... À la fin de la guerre, on les a enfermés dans des camps et Raoul s'était beaucoup occupé d'eux. Il m'a dit: "Tu es un des survivants de l'époque, tu dois écrire et raconter cette époque cruciale, ce qui s'est passé, surtout en 1945, sinon la mémoire en serait perdue pour toujours". Une amie, Ded Dinouart a promis de m'aider, et Sophie Moen se chargera de la rédaction. Le français, ce n'est pas ma langue... C'était au moment de ma retraite, car l'usine a mangé ma vie durant plus d'un quart de siècle. Je n'avais de temps à moi qu'en prison où j'ai mieux appris le français, et au sanatorium. Et à partir de 1978, j'ai mis 10 ans à faire des recherches dans les archives et les bibliothèques, et pour écrire, j'ai mis 7 ans. Le manuscrit comptait plus de 600 pages, cinq fois remanié, ça fait beaucoup, pour en arriver à publier ce livre de plus de 400 pages.
[...] Nous avons mis fin à la rédaction en février 1994, et puis ensuite, quelques éditeurs de la place l'ont refusé... L'un a dit que c'est de l'histoire ancienne, cette histoire, un autre, que ce n'est pas dans le vent de la politique d'aujourd'hui... et un autre encore: "Vous êtes un peu trop sévère pour Hô Chi Minh". Voilà, et Jorge Valadas a fait circuler le livre dans les circuits marginaux. C'est ainsi qu'heureusement, un jour, le 18 novembre 1994, Philippe Mortimer et Joël Bénabou sont venus me voir et m'ont proposé de le publier aux Éditions L'Insomniaque sur souscription.
L'Insomniaque est une association sans but lucratif, et destinée à favoriser l'expression dissidente... Toute l'équipe travaille bénévolement, je les ai vus sortir de l'atelier au petit matin... Ils sont des insomniaques, ce qu'ils font, c'est pour le plaisir et non pas pour le fric.
Et je tiens à remercier ici de tout mon cœur tous ceux qui ont contribué à faire connaître mon travail, en particulier Maximilien Rubel, Maurice Nadeau et Serge Quadruppani, Anne Sarraute, Henri Simon, Hervé Denès, Pierre Broué, Pierre Rousset, Sylvain Boulouque, Madame Thuy Khuê...